Alain Durel, la presqu’île interdite – Éditions Albin Michel 2010, pages 146 à 148.

Je me rendis à la cellule (kellia) de l’ascète libanais qui me reçut avec la même douceur, et lui confiai la persistance de ce que je croyais être mon appel. De nouveau, il tenta de me raisonner. 

– La chose la plus importante, c’est de savoir si tu veux vraiment devenir moine ou non, me dit-il, si tu veux passer ta vie dans un monastère ou dans le monde. Une fois que cela sera vraiment clair, tu trouveras le lieu…

– Je n’ai pas de mauvaises pensées, mais « tel » me communique les siennes ! Il y a des tensions et je veux vivre en ermite.

– A chacun ses pensées, à chacun ses problèmes ! Occupe-toi de tes problèmes et laisse aux autres le soin de résoudre les leurs. Les tiens te suffisent amplement, pourquoi vouloir te charger de ceux des autres ? Laisse-les vivre, ne les juge pas, occupe-toi de toi ! « Tel » aime l’hésychia, c’est un perfectionniste, il désire s’unir à Dieu dans la solitude et c’est son droit. Quant à l’higoumène, c’est un homme qui aime aussi l’hésychia, confesse-toi à lui.

– Les hôtes me dérangent ! dis-je tel un enfant gâté.

– Il faut les aimer, car c’est pour eux que le Christ est mort et c’est pour eux que tu donnes ta vie. L’accueil des hôtes fait partie de l’apostolat du moine et beaucoup se sont convertis en venant à l’Athos.

– Mais il y a trop de bruit au monastère !

– Le bruit au monastère est infime comparé à celui du monde, par conséquent ce qui te gêne n’est pas le bruit, mais l’idée du bruit. Lorsque la pensée « bruit » cesse, le bruit cesse aussitôt !

– Les moines s’absentent souvent de l’office, vont et viennent, entrent et sortent de l’église.

– D’abord, il ne faut pas se soucier de ce que font ou ne font pas les autres, mais de nos propres péchés. Ensuite, il faut considérer que la prière n’est pas une fin en soi, mais que le but c’est de demeurer en Dieu et, pour un Athonite, demeurer en Dieu c’est demeurer à l’Athos ! 

Vivre sue la Sainte Montagne, c’est avoir été appelé par Dieu et avoir répondu à cet appel, c’est tenir fermement sa promesse, c’est avoir renoncé au monde et au péché, c’est être en Christ.

Les moines athonites sont des grands enfants qui jouent dans le jardin de la Mère de Dieu… Chaque moine étant unique, il est impossible que tous suivent la même règle au même moment. Il faut donc voir le but et non s’arrêter au moyen. Sans la liberté, il n’y a pas d’amour. La théologie orthodoxe s’exprime par cette liberté et ce respect de la personne.