Alain Durel, la presqu’île interdite – Éditions Albin Michel 2010, page 135-140.
Trois ans plus tard… je retrouvais avec émotion intense les sentiers de l’Athos et pris aussitôt la direction de Stavronikita. Toutefois, chemin faisant, j’aperçus l’ermitage d’Isaac et décidai d’aller saluer l’ascète libanais.
_ J’ai beaucoup souffert dans le monde, dis-je en soupirant comme pour justifier mon retour à l’Athos.
_ C’est normal !
_ Pourquoi ? demandai-je, surpris.
_ Pour que tu voies ce qu’est le monde.
_ Je n’arrive pas à comprendre pourquoi certains arrivent à vivre dans le monde et pas moi, soupirai-je.
_ Parce que Dieu appelle certains à vivre dans le monde et d’autres dans les monastères. Cependant, il ne faut pas se tourner vers la vie monastique parce qu’on souffre. Chaque forme de vie possède sa propre croix. Il faut vouloir être moine. Tu devrais aller voir le père Païssios, il vit tout près d’ici, sur le chemin de Karyès. Tu verras, c’est indiqué.
… Petit homme pauvrement vêtu, il portait la plupart du temps un bonnet de laine noire… Simple moine, il (saint Païssios) était cependant considéré comme « l’higoumène des higoumènes » et, bien qu’il n’ait jamais été ordonné prêtre, les évêques et les confesseurs venaient se confier à lui. Il était bon, mais sans complaisance, pouvant se montrer très rude à l’occasion.
… Je mis à raconter mon histoire et, bien vite, remarquai que le moine (saint Païssios) intervenait ponctuellement dans mon récit pour préciser un fait ou ajouter tel détail. Lorsqu’il prononça clairement et distinctement le nom d’une personne dont je n’avais jamais parlé – ni à lui ni à personne à l’Athos -, je frémis de stupeur et compris que l’ermite lisait dans mon cœur les événements de ma vie comme à livre ouvert. Le vieillard me promit enfin de prier pour moi et se leva lentement… Je quittai le saint vieillard à reculons, comme on quitte un monarque. Père Païssios est le seul moine de l’Athos qui m’ait rempli de crainte. Je le craignais comme on craint Dieu, confiant toutefois dans sa miséricorde.
… Convaincu de la sainteté de l’ermite de Karyès, je voulus le présenter à un ami et lui demander conseil.
_ Les Français sont des gens très bons, mais instables, nous dit-il. Les Allemands sont durs, inflexibles, résolus, alors que les Français penchent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Il n’est pas bon de changer sans cesse de voie.
Demeure ici, me dit-il, le temps qu’il faudra jusqu’à ce que tu sentes en toi le repos intérieur qui te dira de rester. Si tu n’en as pas la certitude absolue, alors va dans le monde et fonde une famille. Et ne reviens plus jamais en arrière ! Celui qui a été appelé par Dieu et consacré à Lui doit se donner entièrement et demeurer dans la vie monastique jusqu’à mourir s’il le faut.


















Laisser un commentaire
Comments feed for this article