Dans cet épisode, Son Éminence le métropolite Neophytos de Morphou [Chypre] raconte une rencontre sur le mont Athos entre saint Païssios l’Athonite et un jeune homme aux prises avec la toxicomanie. Ce témoignage montre comment une brève rencontre, empreinte de grâce, a permis à ce jeune homme brisé de trouver un père spirituel dont il avait tant besoin.

Mgr Neophytos commença par dire que le père Andreas avait attiré son l’attention sur une question qu’une dame dans l’assemblée avait posée : « Certaines personnes ont plus de zèle, plus d’eros divin (amour de Dieu). Elles sont naturellement plus enclines à la tempérance, au jeûne et à se rapprocher du Christ que d’autres. Cette “valeur ajoutée”, pour ainsi dire, est-elle “ajoutée” par Dieu lui-même ? Comment cela fonctionne-t-il exactement ? »

[Son Éminence le métropolite Neophytos de Morphou] : L’hérédité joue un rôle crucial. Même si cela peut sembler «injuste» selon la logique de certaines personnes. Notre Dieu est un Dieu d’amour et de justice. Quel est votre prénom ?

– Despoina.

Chère Madame Despoina, je vais vous raconter une expérience personnelle que j’ai vécue avec saint Païssios. Je pense que cela répondra parfaitement à votre question. Lorsque j’ai rendu visite à saint Païssios – je crois que c’était la troisième fois que je le voyais –, j’ai passé la nuit à Koutloumousiou [monastère du Mont Athos], qui est un monastère voisin de la cellule de saint Païssios [à Panagouda]. D’autres personnes y avaient également passé la nuit. Le lendemain matin, après la Divine Liturgie qui a lieu tous les jours [au monastère], nous sommes descendus tous ensemble pour voir le grand Starets et Ancien du Mont Athos — saint Païssios.

Il y avait dans notre groupe un Grec originaire de Thessalonique avec qui j’avais discuté jusque tard dans la nuit. Il m’avait parlé de sa vie. Ses parents étaient divorcés, il s’était tourné vers la drogue et n’avait jamais participé à une liturgie de sa vie. C’est au monastère où nous logions qu’il découvrit sa première liturgie. « J’ai entendu tant de choses sur cet homme, l’Ancien Païssios », m’a-t-il dit. « Il est mon dernier espoir. » C’est ce qu’il m’a dit. « Omiros » — c’était mon nom de laïc à l’époque — « [Saint Païssios] est mon dernier espoir — pas seulement pour me libérer de la drogue, mais pour trouver une relation avec ce Dieu que vous [les croyants] osez appeler “Père”. » « Notre Père, qui es aux cieux. » N’est-ce pas ? «Je ne peux pas l’appeler Père», [m’a dit Dimitris]. « Tout a déraillé dans ma vie. Tout a mal tourné. »

Je l’écoutais attentivement. Saint Euménios m’avait enseigné : « Face à ceux qui souffrent, qui sont agités ou qui ont été lésés, ne joue pas les avocats. Il vaut mieux se taire, les écouter et prier en silence pour eux.» J’ai donc essayé de mettre cela en pratique. Je ne lui ai dit qu’une seule chose : « Écoute, Dimitris. Demain matin, nous irons ensemble voir saint Païssios. Nous laisserons les autres entrer et le voir en premier. Saint Païssios me connaît un peu. Je lui ai déjà rendu visite. Quand viendra mon tour de le voir, je lui demanderai de passer « mon temps » avec toi.» J’ai joué « les grands cœurs ». Le gamin était content.

Le lendemain matin, nous sommes allés à la liturgie. [Ensuite], sept ou huit [personnes], pour la plupart des étudiants universitaires, et nous, nous sommes [tous] rendus à la cellule de Panagouda. L’Ancien Païssios a commencé à nous recevoir un par un, après avoir d’abord procédé à une « psychothérapie collective », ou plutôt à une « psychographie », dans son archontariki (maison d’hôtes) en plein air. Après quoi, il  demanda : « Quelqu’un souhaite-t-il me voir [en privé] ? » Est-il seulement possible de rendre visite à saint Païssios et de répondre : «Non…» ? On aurait inventé la question la plus idiote qui soit, juste pour passer un moment seul avec lui. Ainsi, les cinq premiers l’ont vu [en privé].

« Dimitris, c’est ton tour maintenant », lui ai-je dit. Dans mon esprit — [je raisonnais avec] ma logique et non selon l’Esprit — je me suis dit : «Si moi, Omiros, à vingt-trois ans, j’ai sympathisé avec lui… À quel point un saint comme saint Païssios l’appréciera-t-il davantage ? » Mais, à peine fut-il entré dans la cellule qu’il en ressortit. Quand je l’ai vu [sortir], je me suis mis en colère. Je suis entré, presque prêt à me disputer avec saint Païssios. « Géronda, lui ai-je dit… — Le gamin est sorti joyeux, malgré tout — Mais [il n’était resté à l’intérieur] qu’une seconde ! « Que lui as-tu dit pour qu’il sorte joyeux en une seconde ? » [ai-je demandé à saint Païssios].

« Il a besoin de [tout] l’Évangile selon Luc… » [cette phrase sous-entend la difficulté de gérer un cas comme celui de Dimitris, l’évangile selon saint Luc étant le plus long des quatre évangiles]. « Abraham engendra Jacob… Isaac, puis Jacob… » [Matthieu 1, 1].

[Saint Païssios] : Allons, voyons. Tu te laisses emporter par tes émotions.

[Son Éminence] : T’a-t-il dit que ses parents étaient divorcés ? Il n’appelle pas Dieu « Père ». Il ne récite pas la prière du « Notre Père ».

[Saint Païssios] : Écoute, mon fils. Je ne lui ai dit qu’un seul mot. Dimitris, je serai désormais ton père. Thessalonique est proche [du Mont Athos]. Tous les deux mois, tu viendras me rendre visite pendant deux minutes. Tu iras à Thessalonique chez le prêtre de tel ou tel endroit et tu te confesseras. Uniquement à celui-là en particulier ! Si tu vas voir d’autres prêtres, ils te réduiront en bouillie. Et je ne veux pas que tu reviennes sous forme de boulette de viande. — C’est ce que Saint Païssios lui a dit. — Ils te réduiront en bouillie et je ne veux pas que tu reviennes sous forme de boulette de viande. Tous les deux mois, nous nous verrons et nous travaillerons ensemble. « Je serai ton père. »

Était-ce difficile pour moi de lui dire : « [Dimitris], ton Père est le Père du Christ ? » — « Notre Père, qui es aux cieux. » — Il n’aurait pas pu le comprendre. Alors que toi, puisque tu as l’expérience de ton propre père [biologique], tu es capable de percevoir Dieu comme un Père également. [Au contraire], l’expérience de son propre père biologique était pour lui un anathème. Une pure indifférence. C’est pourquoi je lui ai dit : «Dimitris, je serai ton père.» « Crois-moi. Même si je meurs, je t’emmènerai avec moi », a dit [Saint Païssios] à Dimitris. Le garçon est reparti fou de joie. C’est pourquoi je l’ai vu [si] joyeux. Parce qu’il avait trouvé un père ! Et qui [parmi tous] ? Saint Païssios !

Tout de suite, j’ai fondu en larmes et je lui ai dit : « Géronda, pardonne-moi de m’être mis en colère contre toi. Je ne comprends pas comment fonctionne un père spirituel. » Il m’a répondu : « Écoute, mon fils… », considérant le fait de me voir faire preuve d’humilité, pleurer, m’accuser moi-même… « Écoute, mon fils, je vais te dire quelque chose dont tu auras besoin à l’avenir. » Il est resté avec moi pendant une heure. Il parlait, parlait et parlait encore : des blagues, des conseils, plein de choses. De temps en temps, je me disais : « Il aurait [au moins] dû accorder [à Dimitris] dix minutes de l’heure que nous passons ensemble [en ce moment]. » Il m’a dit : « Ne pense pas comme ça ! » Il pouvait même « voir » mes pensées !

[Saint Paisios] : Ne pense pas ainsi ! Laisse-moi te donner un exemple pour que tu comprennes. L’âme de cet enfant… Nous avons ici des rochers, que nous appelons « Karoulia » [à l’extrémité est de la presqu’île du mont Athos]. C’est une terre stérile. Rien ne peut y pousser ! Rien ne peut y germer ! Pour y planter quelque chose, il faudrait aller couper des pierres et faire un empilement sec, aller chercher de la terre fertile dans de petits tonneaux, monter et descendre, monter et descendre, remplir l’empilement sec, puis aller à Karyes [la capitale du Mont Athos] chercher des graines de tomates à planter, puis aller chercher de l’eau et, tous les deux ou trois jours, [il faudrait] s’assurer de l’arroser. Il faudrait ensuite faire attention : « Le vent de la mer va-t-il se lever et brûler mes tomates ? » « À quel moment faut-il les tutorer, avant que le vent de la mer Égée ne les déracine ? » « Quand dois-je les arroser ? »

« L’âme de cet enfant est comme un rocher », m’a dit [Saint Païssios]. Rien ne peut prendre racine dans son âme pour l’instant. Il faut des années de travail pour qu’un petit jardin puisse pousser. Si ne serait-ce qu’un brin d’herbe – voire une seule plante – [parvient] à germer dans son âme, c’est formidable ! Car il a été lésé dans cette vie et il obtiendra justice dans la suivante. « Alors que toi… » — et il me désigne du doigt — « Pa, pa, pa, pa. » Quel sol [fertile] t’ont donné ton père, ta mère, tes grands-parents… ton héritage. Même si quelqu’un crache [sur ton sol], sa salive portera du fruit. D’ailleurs, à la lisière du « domaine de ton âme », je vois une clôture, un immense réservoir. Pa, pa, pa. Tu dois travailler très dur dans ta vie pour remplir cet immense réservoir de ton âme. Mais si tu parviens à le remplir, avec l’aide de nos prières… Sais-tu combien de personnes y étancheront leur soif ? À moins que tu ne le remplisses, d’abord pour étancher ta propre soif, puis pour que des dizaines, des centaines, des milliers d’autres y étanchent la leur… Omiros, tu ne seras pas sauvé ! Accomplis aussi une cinquantaine de miracles [ou quelque chose comme ça]. Tu es obligé de les accomplir à cause de l’héritage [celui que tu as reçu de tes ancêtres]. Alors que cet enfant [Dimitris], même s’il commet cinquante péchés, mais qu’il prononce une seule fois : « Seigneur, j’ai péché », et que, de cette manière, une herbe parvient à pousser sur son rocher stérile, il sera sauvé !

[Son Éminence se tourna alors vers la femme qui avait posé la question]: Vous comprenez donc quelle est la réponse. L’hérédité, l’œuvre de nos ancêtres, nos propres passions et erreurs, nos efforts [personnels], les pères spirituels que nous avons trouvés, le mari que vous avez trouvé, tout cela joue un rôle crucial. Notre Dieu n’exigera pas la même chose de chacun d’entre nous. Si vous êtes allée à l’église un peu avant le début du Triodion, [le 11 février 2024, nous avons écouté] la lecture de l’Évangile sur les talents [Matthieu 25, 14-30]. Voici ce qu’il dit !

Il s’agit d’un extrait de la 32ème édition de la série de rencontres « Allumer le briquet des saints », qui s’est tenue le 2 mars 2024 à la sainte église Saint-Théraphon de Lythrodontas, relevant de la métropole de Tamasos et Oreini, à Chypre.

Vidéo originale sur la chaîne officielle de la Sainte Métropole de Morphou : https://www.youtube.com/watch?v=7wjYNIo7beA